L'asexualité refoulée : 1 % de la population concernée

Pour un homme sur cent, les relations amoureuses n'ont aucune valeur. C'est moins qu'une question curieuse.

On parle de Bob l'éponge asexué ! S'il a été condamné par les chrétiens américains, son auteur, le scientifique Stephen Hillenburg, a nommé "Assexuel" le petit garçon qui vivait au fond de la mer. Outre les taquineries, l'asexualité, l'absence d'intérêt pour le sexe est un fait et, selon les différentes recherches menées sur le sujet, le nombre de participants à une centaine de rencontres n'est pas inférieur à un.

Pas moins de 86% des asexués ont moins de 30 ans, selon l'AVA. D'une part, la proportion de femmes est légèrement supérieure à celle des hommes, 57 % étant des femmes, 12 % des hommes, et l'autre 31 % étant à la fois des femmes et des hommes.

Bien que cela soit contesté par certains experts, l'asexualité est généralement acceptée comme étant l'une des nombreuses orientations sexuelles. Oui, l'orientation sexuelle simultanée n'est pas toujours hétérosexuelle ! Une autre peut être qualifiée de sexualité gay - qui est soit hétérosexuelle, soit de préférence gay - des hommes d'une autre race. Pourtant, à n'importe quel moment de votre vie, vous pourrez toujours faire des choix et être attiré par des hommes et des femmes.

C'est ce qu'on appelle la "sélection fluide". Vous pouvez aussi être attiré par les deux sexes, la "bisexualité". Être attiré par quelqu'un sans distinction de sexe ; c'est ce qu'on appelle la "pansexualité". Et, qu'elles se réfèrent au sexe et à la sexualité, elles s'opposent à la fois aux définitions et aux classifications ; celle-ci est qualifiée de "queer". Enfin, le moindre désir physique ne peut être ressenti : c'est ce qu'on appelle "asexualité".

Asexuel: peut-on s'aimer sans jamais faire l'amour?

De plus en plus de personnes affichent leur asexualité, revendiquant leur désintérêt pour les activités charnelles. Comment expliquer que pour certains l'amour se dissocie du désir ou de l'attirance?

Sur les forums qui leur sont dédiés, ils se surnomment les "A", comme asexuels. Et ils l'assurent, le sexe, tout bonnement, ne les intéresse pas. Ils ne supportent pas d'être perçus comme malades, frustrés ou en attente "de la bonne personne". "Etre asexuel signifie ne pas ressentir le besoin ou l'envie d'avoir des relations sexuelles avec les autres. Un asexuel ne voit donc pas l'intérêt d'avoir des rapports sexuels et pourra passer sa vie entière sans relations sexuelles sans en souffrir", décrit ainsi le site "Asexuality.org", qui fait référence chez les "A". Et de souligner la différence avec l'abstinence: "les abstinents se privent de sexe, alors que les asexuels n'en ressentent pas le besoin." 

"Ni dégout ni peur particulière mais de l'indifférence"

L'asexualité serait donc une "orientation sexuelle". "D'aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais ressenti cette excitation dont mes amies me parlaient lorsque nous étions étudiantes et qu'elles faisaient leur apprentissage amoureux", raconte Cathy, 41 ans. "Je n'éprouvais ni dégoût ni peur particulière, simplement une vraie distance, comme si je n'avais pas été programmée pour ça, de la même façon que j'ai toujours manifesté un intéret très limité pour les aliments sucrés, sans pouvoir me l'expliquer". 

Une indifférence qui a fini par peser sur les épaules de la jeune femme, lasse d'être "considérée comme une bête curieuse ou une bonne soeur". "J'ai fini par céder aux avances d'un gentil garçon et je ne peux pas dire que cette expérience fut désagréable, mais je n'ai pas compris que l'on en fasse à ce point une histoire. Surtout, je n'ai pas vraiment eu envie de recommencer". Après quelques histoires sans lendemain, Cathy a décidé de "fermer cette porte", même si elle l'admet, "cela implique de vieillir seule, difficile d'envisager une vie à deux sans rapports sexuels, à moins de tomber sur un compagnon qui partage le même point de vue sur la chose". 

L'existence de l'asexualité ne doit pas être niée

L'asexualité: un mot bien mal connu du grand public. Bastiste Battisti nous parle aujourd'hui de cette façon de pratiquer le sexe qui n'en est pas une. Explications.

Vous avez bien lu et je n'ai pas peur de l'écrire: l'asexualité est une sexualité déviante. C'est une sexualité infréquentable, une sexualité malsaine. Et c'est à se demander si ce n'est pas déjà un peu voyou d'aller jusqu'au bout de l'article. Mais continuons, car si l'asexualité dévie, elle dévie bien par rapport à quelque chose. Et on peut se demander, ce quelque chose: c'est quoi? 

 

Tous censés être séxués

Et ça non plus je n'ai pas peur de l'écrire: c'est la sexualité elle-même qui est la norme. Notre société commande la sexualité. La sexualité n'est pas un choix. La sexualité n'est pas une possibilité. La sexualité: c'est obligatoire

C'est une notion que la plupart des personnes sexuelles ont du mal à faire rentrer dans leur tête. Et je comprends bien pourquoi: la norme vous convient si bien. L'injonction à la sexualité, vous passez à travers sans même la remarquer. Pourtant, je vous assure, on vit bien dans une société où on est tous et toutes censés être sexuels. Et si on n'est pas sexuels, c'est qu'on a un problème. On vit bien dans une société qui prétend que faire l'expérience de la sexualité, c'est obligatoire pour se comprendre soi-même, que c'est obligatoire pour avoir des relations sincères avec les autres. 

Et n'allez pas imaginer que je suis fâché de votre bonheur: je suis très content pour vous. Je suis sûr que la sexualité est une très bonne chose. Il faut en parler et en parler librement. Je soutiens d'ailleurs toutes les formes de sexualités consenties (et pas uniquement les formes d'hétérosexualité les plus consensuelles). Le problème n'est pas là. 

 

Etre asexué c'est quoi?

Le problème, c'est que la sexualité est présentée comme la façon d'être normale, la façon d'être universelle et socialement désirable. Le problème, c'est que toute personne est censée être sexuelle tant qu'elle ne déclare pas le contraire. Le problème, c'est que l'asexualité est présentée comme un trouble, qui demande des explications, ou même un traitement médical. Le problème, c'est que la sexualité est associée sans nuance à la nature, à la santé, et à la liberté. Le problème, c'est que quand on est asexuel, on s'entend dire que l'asexualité, ce n'est pas naturel, qu'on est sans doute malade et qu'on ferait bien de consulter. 

Toujours pas convaincu? Je m'étonne. Vous n'avez jamais entendu que le sexe est ce qu'il y a de plus naturel? Qu'avoir du sexe, c'est comme manger et dormir? Vous n'avez jamais entendu que les gens en bonne santé ont une bonne sexualité? Vous n'avez jamais entendu que le sexe est la partie la plus profonde, la plus authentique de notre existence? Jamais? Je suis sûr que si. 

Maintenant faites un tour sur vous même et installez-vous à notre place. Confortable? Je vous résume le script: "Vous avez toujours été asexuel. D'aussi loin que vous puissiez vous rappeler, vous n'avez jamais été attiré sexuellement par quelqu'un. Le désir, c'est comme Les Mystérieuses Cités d'Or, vous ne savez pas ce que c'est. Ce n'est pas que vous ayez un problème avec le sexe, c'est juste qu'il n'est pas présent à l'intérieur de vous. Vous vous trouvez très bien comme ça, mais ce n'est pas tous les jours une sinécure et votre vie n'a pas toujours été simple". C'est bon, vous êtes à l'aise avec votre nouveau rôle? On va pouvoir rejouer la scène à l'envers. 

 

Aucune revendication, juste une visibilité

Reprenons, donc. Si la sexualité c'est la santé, alors l'asexualité c'est le contraire de la santé. Élémentaire, n'est-ce pas? Donc en fait, quand on est asexuel: on est malade. On a besoin d'être secoué très fort par un médecin ou par un psychiatre pour être "soigné". Pas vrai? Continuons: si la sexualité c'est la nature, alors l'asexualité c'est contre-nature. Ce n'est pas un état normal, ça va contre l'ordre des choses. Et pour finir: si la sexualité c'est ce qu'il y a en nous de plus profond, de plus vrai, qui sont les asexuels? Sont-ils vides à l'intérieur? Pourquoi n'arrivent-ils pas à entrer en contact avec leur moi profond? Combien de temps vont-ils mettre avant de se trouver

Alors, vous allez peut-être me dire que je suis allé trop loin tout à l'heure. Après tout, la sexualité n'est pas obligatoire. La société ne commande pas d'être sexuel. On peut très bien être asexuel. Il faut juste d'accepter la punition: l'asexualité est contre-nature. La plupart des personnes asexuelles sont malades et les autres ne se disent asexuelles que parce qu'elles sont confuses à propos d'elles-mêmes. A chaque norme sa sanction. 

Quelques mots pour conclure. Le 26 avril, c'était la journée de l'asexualité et pour l'occasion j'ai parlé avec un certain nombre de journalistes qui avaient à peu près tous la même question: "Mais qu'est-ce que vous revendiquez?", "que vous apportera la reconnaissance?", "pourquoi voulez-vous parler d'asexualité?" Et jusqu'à présent, j'avais du mal à être parfaitement clair sur ce sujet. 

Mais à partir de maintenant, je crois savoir comment leur répondre. Je vais leur dire: nous sommes bien conscients que l'asexualité est une chose peu courante. Nous sommes bien conscients que statistiquement parlant, nous ne valons pas grand chose. Nous sommes à peine 1% de la population. Mais la question qui se pose n'est pas celle-là. La question qui se pose est: est-il légitime, sous prétexte que nous sommes peu nombreux, de nous dénigrer, de nous ridiculiser, de nous invisibiliser? Est-il légitime, parce que l'asexualité est peu courante, de nier son existence, sa valeur ou sa légitimité? Et à cette question nous répondons: non. 

 

Article publié dans l'express.