Être lesbienne : qui peut se reconnaître ainsi (lesbianisme et non-binarité) ?

Dans le parler courant, est lesbienne une femme qui éprouve une attirance exclusive pour d’autres femmes. Cette définition n’est cependant pas totalement représentative et on note un recoupement concernant des personnes non-binaires :

  • S’identifient lesbiennes certains sujets non binaires attirés par les femmes ;
  • S’identifient lesbiennes certains sujets attirés par les femmes et des personnes non-binaires également ;

Inclure la non-binarité dans le lesbianisme est souvent sujet à caution. On fera ainsi s’opposer les différentes opinions sur la question et essayer d’aboutir à une conclusion.

 

Opinion n°1 : définition stricte de l’identité sexuelle lesbienne

Selon cette opinion, est donc lesbienne une femme ressentant une attirance exclusive pour les femmes, comme on peut le définir de façon « basique ». De cette définition, on déduit que les personnes non-binaires ne peuvent pas attirer les personnes lesbiennes, le lesbianisme étant par définition une orientation monoromantique/monosexuelle : il s’agit, contrairement à la bisexualité par exemple, d’attirance exclusive pour un seul genre. Aussi, parler ainsi de lesbianisme induit une identité uniquement féminine. [Ici, "féminisme" est utilisé pour se rapporter aux femmes, en tant qu’identité de genre, pas d’expression de genre.]

Ceux exprimant cette opinion estiment généralement qu’une attirance non restreinte aux femmes peut se définir autrement, définition qui inclurait les sujets non-binaires. Mais, pour les personnes opinant ainsi, "lesbienne" ne peut que qualifier une relation romantique/sexuelle exclusivement féminine, et il serait préjudiciable d’effacer cet aspect.

Voici des termes acceptant une attirance non restreinte aux femmes :

  • Queer pour décrire une femme non hétérosexuelle sans trop préciser l’exacte nature de ses attirances. Originellement, « queer » représentait une injure à la communauté LGBTQ+, puis a été réapproprié par les membres de cette communauté, donnant un côté engagé contre l’assimilation à l’hégémonie hétérosexuelle.
  • Saphique pour parler d’une femme attirée essentiellement, mais non exclusivement, par les femmes, incluant ainsi aussi bien les lesbiennes que les femmes bisexuelles, pansexuelles, etc. Ce terme est aussi utilisé par des personnes non binaires, puisque c’est un terme parapluie, moins polémique que lesbienne, moins politisé ou historique aussi…
  • Bi pour parler d’une femme qui est attirée par plus d’un genre, et peut ainsi décrire une femme attirée par les femmes & les personnes non-binaires, sauf les hommes. Le terme « bi » reste souvent compris comme « l’attirance pour les hommes et les femmes », ce qui pose problème pour cette perspective, quoique la communauté bi s’essaye vraiment à dévoiler sa diversité.
  • Polyromantique/Polysexuelle pour décrire une femme qui a une attirance pour plusieurs genres mais pas tous forcément, et peut ainsi s’appliquer à notre perspective (ce terme est à différencier de « polyamoureuse » pour parler d’un désir de multiples partenaires).
  • Homoflexible pour décrire une femme essentiellement attirée par d’autres femmes, et parfois par un autre genre ou des genres.
  • Féminamorique pour désigner un sujet non-binaire uniquement attiré par les femmes.
  • Il y a encore bien d’autres néologismes plus rares : Périsoromantique/périsosexuelle (sujet attiré par les personnes de son genre et celles non-binaires), vénusique (femme attirée par d’autres femmes ainsi que les personnes non-binaires en partie féminines), etc.

Chacun de ces termes a son avantage et son inconvénient : généralement, plus ils sont rares plus ils sont précis mais moins reconnus (comme « vénusique »), plus ils sont fréquents plus ils peuvent être compris mais seront vagues (comme « queer »)… Dans ces deux approches, la communication peut s’en trouver compliquée.

Tout dépend aussi du contexte et du message que la femme veut véhiculer. Si elle tient clairement à vouloir signifier à son entourage que les hommes ne l’intéressent du tout pas, et que, dans son cas, le milieu n’est pas très sensibilisé aux questions de terminologie LGBT+, il faut admettre que « lesbienne » passera mieux que « bisexuelle », pour coller à la réalité. D’autre part, d’aucuns argumenteraient que c’est justement le contexte pour employer le terme « bisexuelle » afin de mieux faire connaître auprès du grand public la diversité des bisexuels. Mais est-ce toujours souhaitable de se mettre à faire de la pédagogie ? La solution n’est pas toujours la même, il faut chaque fois considérer la personne et le contexte. Comme décrit dans l’exemple précédent, le contexte militant sera assez différent du contexte personnel. Il y a la sensibilisation, la revendication de nos droits, etc. qui incite sur un plan militant à chercher le terme optimal à utiliser. C’est un contexte qui impose de prendre le temps de définir les termes appropriés, faire de la pédagogie.

 

Opinion n°2 : Une définition élargie doit s’appliquer à l’identité lesbienne, plus complexe et nuancée qu’on ne l’admet.

Cette opinion implique que la définition restreinte donnée plus haut ne décrit pas vraiment la réalité lesbienne.

Je discutais dans un article précédent de cette affirmation de Wittig : « les lesbiennes ne sont pas des femmes», qui se comprend quand on considère que c’est l’hégémonie hétérosexuelle qui donne vraiment son sens au concept de femme. J’expliquais qu’il fallait compléter cette affirmation, car certaines lesbiennes sont vraiment des femmes et le revendiquent. Wittig, cependant, avait partiellement raison : effectivement certaines lesbiennes ne s’identifient pas comme femme précisément à cause de leur lesbianisme. Être marginalisées par l’hégémonie hétérosexuelle a conduit ces personnes à refuser cette féminité.

En suivant ce raisonnement (« certaines lesbiennes ne sont pas des femmes »), on déduit que des lesbiennes peuvent être attirées par des lesbiennes revendiquant cette identité mais refusant l’identité de femme. On se demande donc s’il faut continuer à définir « lesbienne » comme étant « une femme exclusivement attirée par les femmes ». Peut-on quand même affirmer que les personnes non-binaires plaisent à certaines lesbiennes, même si quelques-unes refusent d’être identifiées comme femmes ? Il semble que parmi ces personnes non-binaires quelques-unes n’acceptent uniquement que l’identité lesbienne, recouvrant leur orientation sexuelle et leur considération du genre (des personnes transsexuelles s’identifient exclusivement comme « lesbienne trans » et non « femmes trans lesbiennes »). On se demande alors si elles vraiment « non-binaires » ?

Autre question majeure : si le mot « femme » n’est plus employé, comment définir le lesbianisme ?

 Au-delà de l’affirmation de Wittig, il y a des sujets non-binaires qui s’identifient comme lesbiennes à cause d’autres choses. Généralement parce que ces sujets sont en partie du genre (identité) féminin ou du fait que ce terme est le mieux connu et correspond mieux aussi à leur expérience (même ils ne sont pas partiellement féminins). Cette vidéo où s’expriment des personnes lesbiennes non-binaires montre l’une d’entre elles avouant : « quel autre terme suis-je censé.e utiliser pour parler de mon expérience ? Il n’en existe pas.»

[À noter qu’en fait il y en a, mais peu connus. Comme "féminamorique", défini plus haut. Ou encore "queer", qui peut faire l’affaire, quoique vague. Le terme plus récent et plus flexible de "saphique" peut aussi bien s’appliquer, et gagne d’autant plus en reconnaissance.]

On peut en venir à dire que cette étiquette de « lesbienne » n’est pas vraiment exacte : c’est un emploi évidemment approximatif, si on l’oppose à la stricte définition. Faut-il pourtant que les étiquettes soient à chaque fois entièrement exactes ? Ne doit-on pas privilégier leur côté pratique, fonctionnel, facilitant la communication ?

Yuffi, sur sa chaîne Tipoui, le disait (en paraphrasant) : « Je suis en fait un peu comme une flexitarienne du côté des lesbiennes (...) Bon, voilà, je peux me définir comme lesbienne approximative ». J’adore cette vidéo et je vous exhorte à la suivre. Il y a un moment que je m’étais mis à rédiger cet article, et à pic est tombée cette vidéo pour le compléter !

On doit tenir compte aussi du contexte historique : assez de personnes classées dans la catégorie « lesbienne » seraient de nos jours certainement identifiées comme transsexuelles ou non-binaires. Dans notre cas, on peut remarquer qu’il y a aujourd’hui suffisamment de termes pour différencier les communautés, et que la vision militante et politique a suffisamment évolué pour recouvrir des aspects divers. Ainsi la question ci peut se poser : est-il encore pertinent aujourd’hui que des individus non-binaires soient toujours classés dans le registre lesbien, essentiellement composé de femmes et ne reflétant pas donc forcément les aspirations des individus non-binaires ni leur expérience, voire qui peut les dissoudre dans la masse ?

Dans tous les cas, se contenter d’une définition simpliste pour caractériser l’identité lesbienne semble difficile. Si des lesbiennes ne se sentent pas femmes mais plutôt « juste lesbiennes », si des personnes non-binaires s’identifient comme lesbiennes, il me semble donc que réciproquement les personnes non-binaires puissent plaire à des lesbiennes. Il me semble aussi, par ailleurs, que derrière toute identité, il y a des subtilités, des complexités, qui ne correspondent pas forcément au modèle majorité de cette identité. Et qu’il est assez compliqué pour cette raison de dissocier ces orientations de façon dichotomique en compartiments hermétiques. Pour chaque « cas limite », plusieurs étiquettes peuvent être appliquées, avec leurs inconvénients et leurs avantages.

Les personnes préférant cette deuxième opinion définissent le mot « lesbienne » autrement. Deux formulations se dégagent :

  • La première : « un individu qui n’est pas un homme et n’est pas attiré par les hommes».

Cette définition je l’écarte d’emblée car en fait elle comprend en plus des femmes les personnes non-binaires aromantiques et asexuelles : ces personnes n’ont pas été envisagées lors de la formulation de cette définition de « lesbienne », mais ne peuvent être incluses de toute évidence. Bon, j’imagine que c’est un côté essentiel du lesbianisme qui veut être gardé : la présence de l’attirance pour les femmes. Peut-être y a-t-il tout de même une volonté de qualifier de « lesbienne » toute femme/non-binaire non attirée par les hommes, même sans être attirée par les femmes. Mais ça, c’est un tout autre débat que je ne vais pas discuter pour garder le cap de l’article.

  • La deuxième : « un individu qui n’est pas un homme et est attiré par d’autres individus eux non plus hommes ».

Premier ressenti en lisant : définition pas très fluide et un peu lourde.

Elle paraît critiquable en de nombreux points : d’abord, on n’emploie la négation (ce qu’elles ne sont pas) pour définir les lesbiennes ; ensuite, la définition peut sembler, pour le coup, très large, trop large.

En pratique, est-ce que cette formulation ultra large décrit réellement ce qu’on observe ? D’expérience, les sujets non-binaires transmasculins attirés par d’autres sujets non-binaires transmasculins ne s’identifient pas trop comme lesbiennes, même si n’étant pas des hommes. Pour ces personnes, l’identité lesbienne manque assez de pertinence pour les caractériser. Le « non plus hommes » de cette formulation concernerait majoritairement des individus non-binaires de la partie féminine du spectre, éventuellement neutre, soit amab transféminines, soit afab pas sous T. Quelque part donc, il y a un lien à la matrice cis-hétérosexuelle manifeste.

Selon quelques féministes lesbiennes, ce lien à la matrice cis-hétérosexuelle a du sens puisqu’il  y aurait une expérience partagée dans l’espace public à être « vu-e comme une femme qui va avec des personnes vu-e-s comme femmes », même si les personnes en question sont non-binaires, et, qu’importent les identités intimes, cela définirait même le vécu lesbien. Si effectivement on peut superposer en général le vécu dans l’espace public des femmes lesbiennes et des personnes non-binaires lesbiennes, il ne faudrait pas le réduire à ce seul aspect. La non-binarité est finalement reléguée à une perception identitaire essentiellement vide de substance, ce qui est erroné. Le vécu non-binaire a sa réalité concrète, matérielle. Il est juste simpliste de dire « vu-e comme femme ».

Ainsi, il peut paraître pertinent pour un sujet non-binaire attiré par les femmes de s’identifier lesbienne, en estimant que son vécu se rapproche suffisamment du vécu des femmes lesbiennes. C’est souvent un choix par défaut, par approximation donc comme souligné tantôt. Ce qui n’est pas toujours idéal.

Inversement, certaines personnes non-binaires attirées par les femmes ne s’identifieront aucunement comme lesbiennes.

Pour les femmes cis-hétérosexuelles attirées par les individus non-binaires, l’attachement au terme « lesbienne » peut se comprendre facilement. La découverte de la non-binarité a été tardive pour la majorité, et c’est autour de l’attirance pour les femmes et de la communauté lesbienne que s’est construite leur identité. Pour ces personnes, ne connaissant pas ce concept, la question ne se posait pas. Il a du sens alors à garder cette identité. Même si c’est approché ce sens, durant la grande partie de la construction de leur orientation, leur expérience était effectivement lesbien. Eventuellement ce raisonnement peut similairement s’appliquer à des personnes afab non-binaires, n’ayant appris que tardivement dans leur vie l’existence de la non-binarité (d’ailleurs comme la majorité actuellement, rares sont les jeunes enfants connaissant la non-binarité) et ont progressé durant longtemps dans le mouvement lesbien. Il ne s’agit donc pas que d’une définition papier mais également d’identité construite, d’expérience, du mouvement dans lequel l’individu a évolué. En tenant compte de la fluidité des relations et qu’un individu se percevant comme lesbienne un jour peut changer un autre jour (ou pas).

Le lien à la matrice cis-hétérosexuelle a donc un sens jusqu’à un niveau donné et pour quelques personnes. Il ne faut pas verser non plus dans la transphobie. Encore moins dans une version simplifiée trop réductrice. Il est important de reconnaître, je pense, qu’il y a une influence de cette matrice derrière le choix de s’identifier lesbiennes lorsqu’on est non-binaire ou attiré.e par des personnes non-binaires (influence à laquelle nul n’échappe au final, d’une manière ou d’une autre on est tous-tes influencé.e.s).

 

Peut-on envisager une troisième opinion ?

On l’a vu, le terme lesbienne a été plus souvent strictement défini comme une identité monosexuelle, caractérisant le fait qu’une femme soit exclusivement attirée par les femmes, et qu’il existe des termes alternatifs pour décrire une attirance pour les femmes non-exclusive. Mais on a remarqué également que l’identité lesbienne avait plus de nuances : une potentielle complexité du rapport à l’identité genrée des lesbiennes, le rapport du vécu lesbien au vécu non-binaire peut se superposer de telle sorte qu’il n’est pas simple de donner des réponses toutes faites selon les individus, qui peuvent employer alors des termes approchés mais pratiques pour mieux communiquer leur vécu, etc. Une définition ultra large, on l’a vu, restait tout de même compliquée à s’appliquer, et donnait une formulation à la négative du coup englobant trop de réalités. Une définition pareille faisait « perdre le cap » à mon sens.

Je me demande alors : peut-on admettre la complexité et la nuance de l’identité lesbienne, comme d’autres identités, tout en gardant la définition « de base » qui semble la plus parcimonieuse à l’heure actuelle ? Ces définitions théoriques, on le sait, ne résolvent pas tout et restent imprécises. Toute étiquette a sa complexité, son usage approximatif, des emplois approchés des fois pertinents (des fois non), des cas particuliers… Il faut plus qu’une définition simpliste pour caractériser toute identité afin d’en saisir correctement le vécu. « Lesbienne » en fait partie.

Il faut quand même remarquer que le mot lesbienne est souvent controversé, par rapport aux vécus concernés ou censé être concernés. Je ne constate pas le même débat pour le terme « gay », par exemple.

Il faut dire que le mot lesbienne, à l’origine, était destiné à promouvoir les femmes invisibilisées (encore aujourd’hui quoique moindre) dans la communauté gay et à pouvoir relever la collusion entre homophobie et sexisme (lesbophobie). Je pense que certaines lesbiennes veulent défendre ainsi leur identité féminine et féministe. Elles redoutent qu’en y introduisant la non-binarité on leur retire leur moyen de visibilisation et de lutte. Il faut noter que c’est grossièrement résumé, l’historique étant bien évidemment plus complexe.

Le terme « gay », à l’inverse, est toujours resté souple, en anglais « a gay woman » pour désigner parfois une femme lesbienne, ou encore un terme parapluie (le mariage gay, la gay pride, quoique d’aucuns préfèreraient dire la marche des fiertés). Ainsi, les hommes gays sont à l’avant-garde dès le début du mouvement LGBT+ et ne ressentent tellement le besoin de (ré)-affirmer leur identité. Je crois qu’au final la plupart des gens se foutent pas mal que le mot gay soit employé par des personnes non-binaires ou pour l’attirance à des personnes non-binaires.

Pour conclure, définir « lesbienne » serait plus abordable dans sa version simple avec un « disclaimer » : « qu’est-ce qu’une lesbienne ? Une femme attirée exclusivement par d’autres femmes – mais cela peut recouvrir des réalités plus complexes et concerner des personnes non-binaires. »

 

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